Entre musiciens, avant les concerts, on aime bien se jouer nos programmes pour avoir ce qu'on appelle une « oreille extérieure ». En 2013, j’ai invité mon amie Solange, excellente violoniste et actuellement titulaire à l’Orchestre de Chambre de Lausanne pour qu’elle me joue son morceau dans l’ambiance la plus sympa dans mon petit appartement. Ce jour-là on discutait de notre vision de ce que l’on cherche en travaillant les morceaux : rendre la musique à la fois construite et fluide.

Pour cela, jouer plus lentement permet de prendre conscience de la connexion d’une note à l’autre, même dans les passages les plus rapides et virtuoses. Changer de note, changer de doigt, changer de position, changer d’archet, c’est effectuer un mouvement. Feldenkrais définit le mouvement à travers ses trois composantes : la direction, l’organisation et le timing. Jouer lentement met en lumière si le mouvement,  le passage d’une note à l’autre est confortable et naturel, en d’autres termes, si les trois composantes font sens dans le phrasé et dans la sensation kinesthésique du musicien.

Et puis, comme en Feldenkrais, quand le mouvement est clair et efficace, dans la même conscience et légèreté, on peut l’accélérer sans avoir à se dépêcher. Jusqu’à la fin du morceau il y a toujours une prochaine note, donc une prochaine transition d’une note à l’autre. L’idée n’est pas de jouer les notes l’une après l’autre, mais de s’intéresser au passage d’une note à l’autre. Je lui déclarai : « Tu vois, pour moi, la musique c’est pas les notes, c’est entre les notes. » Je revois le visage de Solange s’illuminer de joie, mettant un point final à cette discussion, elle prit son crayon et nota ma citation, datée, au dos de sa partition.

Myriam Audin, 12 janvier 2022